« J'appelle société conviviale une société où l'outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d'un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l'homme contrôle l’outil. » Ivan Illich

Nous sentons toutes et tous, chacun-e à notre échelle, que nos espaces de vie changent progressivement, concrètement, avec l'évolution des technologies numériques de l'information. D'un espace confiné, réservé à une certaine élite et quelques hackers1 avant les années 1980, les technologies numériques ont aujourd'hui investi, à des degrés divers, l'ensemble des espaces de vie de notre société. Ainsi, les usages du numérique occupent une place toujours plus grande au quotidien. Depuis l’ordinateur, ils se sont additionnés au réel et tendent à l’augmenter, par l’emploi de périphériques, devenus centraux et pour beaucoup, incontournables.

Suivant l’utilisation que l’on en fait, le numérique peut conduire à nous situer dans une présence lacunaire, à distance du réel. Elle peut aussi nous mettre en lien direct à celui-ci (peer-to-peer, versionning, etc.) pour favoriser les échanges et les prises de décisions décentralisées, démocratiques. Nous entendons souvent parler de réalités virtuelles, de mondes virtuels, mais le numérique n'est pas plus virtuel que les images que nos cerveaux interprètent d'après la lumière que nos yeux reçoivent, ou que ces quelques ritournelles qui, parfois, tournent inextirpablement dans nos têtes.

L'environnement matériel et conceptuel dans lequel nous évoluons est un "espace de vie", à la manière des "formes de vie" définies par Jean-Pierre Cometti2. La notion d'espace dans cette appellation est très importante car elle redonne à l'environnement numérique toute sa réalité physique, géographique, d'une part, et d'autre part, facilite l'appréhension de tous ces outils et données numériques que nous utilisons quotidiennement.

Car le numérique, c'est avant tout des machines, faites de métaux, de plastiques et de terres rares, souvent exploités au détriment de populations humaines ou animales et des écosystèmes. Elles sont fabriquées industriellement, ce qui implique de facto des conséquences sociales, environnementales et géopolitiques (travail, pollution, guerre pour le contrôle des ressources allant jusqu'aux conflits armés).

Nous possédons chacun-e une ou plusieurs machines numériques : ordinateurs, téléphones portables, tablettes, montres, etc.. Nous pouvons les tenir concrètement dans nos mains, comme nous pourrions les laisser tomber de deux ou trois étages au besoin, pour nous persuader de leur matérialité.

Les discours hégémoniques oblitèrent cet aspect du numérique, or, il nous semble indispensable de tenir compte de cette variable dans l'équation de nos espaces de vie.

Car ces machines ont une vocation unique: enregistrer et traiter de l'information. Ce qui fait leur puissance c'est leur versatilité, ou plutôt comme l'annonçait la cybernétique3, notre capacité et notre tendance humaine à quasiment tout interpréter en tant qu'information. C'est à ce niveau du "tout information" que l'espace nous est d'un grand secours, car comme notre cerveau organise l'information spatialement dans notre réseau neuronal (cf. à la méthode de mémorisation dite des lieux4), nous pouvons acquérir une plus grande compréhension de nos informations et de nos outils numériques en les spatialisant:

Matériellement, en ayant une connaissance précise des machines que nous impliquons, de leur localisation géographique, de leur consommation énergetique, etc.

Conceptuellement, en architecturant nos informations et nos outils, en profitant du fait que l'espace est un sens5 au même titre que la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher.

Nous travaillons tou-te-s à entretenir et à améliorer nos espaces de vie, qu'ils soient personnels et/ou collectifs. Nous en avons une conscience aigüe, une certaine maîtrise, dans les limites de notre détermination, bien sûr. Nous faisons des choix à chaque instant qui les modèlent : où et comment je me nourris, comment je me déplace, avec qui j'entretiens des relations, qu'est-ce que je fais de mon temps, etc. Évidemment nous ne pouvons – devons ? – pas tout maîtriser et nous composons avec les contingences propres à notre histoire, notre contexte. Pour chacun, la situation est singulière et les enjeux, multiples. Mais nous avons tou-te-s en commun la conscience de notre espace de vie, comme nous agissons et sommes agis à l'intérieur de celui-ci.

Pourtant, comme pour des situations ou des espaces géographiquement ou temporellement plus éloignés de nous, lorsqu'il s'agit d'espaces spécifiquement numériques, cette conscience semble s'amenuir. Souffririons-nous d'une forme contemporaine et numérique de géocentrisme ? Oublierions-nous, perdrions-nous partie de notre distance critique, de notre volonté de choix, de nos tentatives de compréhension, de gestion et de contrôle de l'espace numérique dans lequel nous évoluons. En somme, nous abandonnerions-nous ?

Cet abandon ne nous est pas imputable, il est plutôt la conséquence voulue d'une certaine pensée du numérique.

Pourtant cette dernière a longtemps été portée par l'idée de partage et de libre circulation de l'information. Les autres aspects fondamentaux de la culture des hackers1 étaient le libre accès et le bricolage systématique des outils, c'est-à-dire la conscience et la gestion de ce qui était déjà pour les hackers un "espace de vie". Cette culture partageait ses influences et ses modes de pensées avec les mouvements contre-culturels aux États-Unis d'Amérique dans les années 1960 : vie en communauté, remise en cause de l'autorité, DIY, etc.6. Puis, le début des années 1980 a marqué un tournant dans cette culture. Au moment où le numérique s'est industrialisé avec l'avènement du personal computer, l'esprit communautaire a laissé la place à l'esprit de compétition capitaliste, les principaux acteurs ont cessé de travailler en synérgie et ont fermé leurs codes sources en appliquant des licences propriétaires de plus en plus contraignantes.

Dans les années 1990, l'avènement de l'internet tel que nous le connaissons aujourd'hui, le World Wide Web (www), suscita un immense espoir de renouveau de cette culture communautaire d'ouverture. Mais nous le vivons encore tous les jours, cette lutte n'est pas terminée : chaque jour amène son lot de régression, de tentatives d'appropriation, de contrôle et de standardisation de l'internet, par les principaux acteurs industriels et commerciaux, devenus les mastodontes, d'une part7, mais également par les gouvernements des grandes puissances industrielles du monde8.

Face à cette privatisation de l'information numérique, un mouvement de résistance apparaît, sous l'impulsion notamment de Richard Stallman qui crée en 1985 la Gnu, General Public Licence (GPL)10, et la Free Software Foundation9 pour la soutenir. Cette licence entend défendre juridiquement les droits des utilisateurs avec les mêmes mécanismes que le copyright © qui défend principalement les droits des industriels – la plupart du temps au dépens des utilisateurs. Pour cela cette licence garantit quatre libertés fondamentales : utiliser le logiciel, modifier ce logiciel, diffuser ce logiciel et les modifications apportées, la garantie que le logiciel restera sous licence GPL. Nous utilisons ici le terme de logiciel car Richard Stallman était développeur au MIT à la création de la Gnu GPL, mais ce principe d'ouverture s'applique à bien d'autres champs que les logiciels, notamment dans le champs de la création artistique11 avec les licences Créative commons12, ou encore avec le open-source hardware (matériel libre)13, etc.

Aujourd'hui les logiciels libres, et leurs pendants moins contraignants "open source", ont pris une part très importante dans l'environnement industriel numérique car les grands acteurs économiques ont bien compris l'intérêt qu'ils avaient à mutualiser leurs ressources en recherche et développement, d'une part, et à profiter des contributions volontaires et souvent gratuites des communautés de développeurs qu'ils génèrent, d'autre part. Par exemple, une écrasante majorité des ordinateurs qui servent l'internet mondial (les serveurs) tournent sous Gnu Linux14, un système d'exploitation libre.

Le "libre" et sa culture tiennent donc une place de plus en plus importante, côté développeurs. Mais du côté des utilisateurs, nous pouvons observer le phénomène inverse : les logiciels, services en ligne et autres objets connectés les plus utilisés sont tous plus fermés les uns que les autres. Pire, à travers leurs conditions d'utilisation, ces services asservissent non seulement leurs utilisateurs, mais ils s'accaparent également les informations générées par ces derniers en toute légalité. De plus, ces services et objets sont designés et construits pour nous éloigner au maximum de la possibilité d'une compréhension de leur fonctionnement, et donc d'une appréhension de ce qu'ils sont et de l'influence qu'ils peuvent avoir sur nos espaces de vie. Nous pouvons ainsi communiquer avec nos proches sans même nous poser la question de savoir concrètement ce qui nous lie. Et il en va de même pour la plupart des objets de notre quotidien. Par exemple, réparer sa voiture aujourd'hui est presque techniquement impossible, et de plus, illégal. Que dire alors d'un pacemaker, cœur artificiel duquel nous ne pouvons accéder au code source15...

Au delà du cas de conscience que pose la perte graduelle de toutes ces libertés, nous assistons à une perte croissante de notre capacité à nous adapter à des contextes, des environnements, des outils différents. Nous nous faisons enfermer dans la douce prison dorée d'un outil qui nous promet de répondre de manière universelle à tous nos besoins présents et futurs.

Remettre les outils libres au cœur de nos espaces de vie, c'est se remettre soi-même au cœur de son espace de vie ; c'est réapprendre à apprendre, à contrôler ses outils, à essayer des options, à faire des choix. C'est faire le choix de l'émancipation vers l'autonomie.

Ce projet veut porter cette prise de conscience auprès de chacun dans la cité. Il n'est pas impératif que l'on soit tous acteur de ses espaces numériques, mais il est primordial que chacun puisse faire le choix de s'en remettre à qui il le désir.

La pratique du logiciel libre dans le milieu de l'art et du design est une forme d'engagement pour une société plus ouverte, soucieuse du respect des libertés de chacun, s'inscrivant dans une « société plus conviviale »16. À une époque où nos outils sont totalement non-conviviaux, cette pratique réaffirme le principe de libre circulation de l'information, et notamment la libre circulation des formes. Un outil convivial doit selon Ivan Illich répondre à trois exigences : il doit être générateur d'efficience sans dégrader l'autonomie personnelle, il ne doit susciter ni esclave ni maître, il doit élargir le rayon d'action personnelle.

"On a du mal à imaginer une société où l'organisation industrielle serait équilibrée et compensée par des modes de production complémentaires, distincts et de haut rendement. Nous sommes tellement déformés par les habitudes industrielles que nous n'osons plus envisager le champ des possibles ; pour nous, renoncer à la production de masse, cela veux dire retourner aux chaînes du passé, ou reprendre l'utopie du bon sauvage. Si nous voulons élargir notre angle de vision aux dimensions du réel, il nous faut reconnaître qu'il existe non pas une façon d'utiliser les découvertes scientifiques, mais au moins deux, qui sont antinomiques. Il y a un usage de la découverte qui conduit à la spécialisation des tâches, à l'institutionnalisation des valeurs, à la centralisation du pouvoir. L'homme devient l'accessoire de la méga-machine, un rouage de la bureaucratie. Mais il existe une seconde façon de faire fructifier l'invention, qui accroît le pouvoir et le savoir faire de chacun, lui permet d'exercer sa créativité, à seule charge de ne pas empiéter sur ce même pouvoir chez autrui."16